Freud: «La mystique m’est aussi fermée que la musique»
Un phénomène va cristalliser les différences de vues entre les deux hommes: dans l’une de ses lettres, Rolland demande à Freud comment il analyserait ce qu’il appelle «le sentiment océanique», cette sensation de l’infini, hors de toute croyance religieuse structurée, qu’il dit éprouver fréquemment, et qui reste inconnue au maître de la psychanalyse – de même, d’ailleurs, que la musique le laisse de marbre. «Combien me sont étrangers les mondes dans lesquels vous évoluez! La mystique m’est aussi fermée que la musique», écrit-il à Romain Rolland, qui répondra: «Je puis à peine penser que la mystique et la musique vous soient étrangères… je crois plutôt que vous vous en méfiez, pour l’intégrité de la raison critique dont vous maniez l’instrument.» En lui jetant entre les pattes le «sentiment océanique», il a mis Freud dans un embarras dont celui-ci ne réussira jamais vraiment à se dépêtrer, comme le montre Michel Hulin. Il essaiera de l’assimiler à un retour à la quiétude intra-utérine, sans convaincre son ami, qui fera valoir que le «sentiment océanique» est aussi «une expansion illimitée, positive, consciente d’elle-même» (c’est Hulin qui résume) et qu’elle s’accompagne «d’un bien-être souverain irréductible à une quiétude infantile». Pire, Rolland contre-attaque en retournant contre son ami ses armes de
prédilection: «Vous, docteurs de l’Inconscient, au lieu de vous faire, pour mieux le posséder, citoyens de cet empire illimité, vous n’y entrez jamais qu’en étrangers, imbus d’une idée
préconçue de la supériorité de la partie dont vous venez… La méfiance que manifestent certains maîtres de la psychanalyse pour le libre jeu naturel de l’esprit, qui jouit de sa propre possession, traduit, à leur insu, une sorte d’ascétisme et de renoncement religieux à rebours.»
S’il y a une sortie possible du nihilisme, c’est chez Michel Hulin, bien davantage que chez Michel Onfray, qu’on a le sentiment de l’entrevoir. Dans La mystique sauvage, ce normalien, professeur de philosophie indienne et comparée à la Sorbonne, recense et commente les innombrables récits d’«extases laïques» – assimilables au «sentiment océanique» de Romain Rolland – qu’ont laissés dans la littérature (autobiographique ou spécialisée) ceux qui les ont vécues. Les larges extraits qu’il en cite rendent d’ailleurs la lecture de son livre assez euphorisante. Le phénomène peut sublimer les paysages les plus banals, comme cette arrière-cour d’un immeuble décrépit que contemple un intellectuel américain dans les années cinquante: «Soudain, chaque objet dans mon champ de vision se mit à assumer une forme d’existence d’une curieuse intensité. En fait, toutes choses se
présentaient munies d’un «dedans», semblaient exister sur le même mode que moi-même, avec une intériorité propre, une sorte de vie individuelle. Et, vues sous cet aspect, elles paraissaient toutes extraordinairement belles. Il y avait là, dans la cour, un chat, qui, la tête levée, suivait nonchalamment le vol d’une guêpe qui se mouvait, sans vraiment se mouvoir, juste au-dessus de lui. Une même tension vitale animait le chat, la guêpe, les bouteilles cassées… toutes choses rougeoyaient d’un éclat qui émanait de l’intérieur d’elles-mêmes.»
L’écrivain J.C. Powys évoque, lui, devant un paysage de crépuscule à la nuit tombante, «une satisfaction mystérieuse que semble dégager l’être intime de vieux poteaux, de vieux tas de pierres, de vieilles meules coiffées de chaume. Elles jaillissent, ces sensations, de la blancheur mate des routes qui va s’effaçant dans le crépuscule et aussi des fossés, des mares solitaires, des arbres isolés, de moulins à vent qui se découpent sur le ciel». Et Hugo von Hofmansthal, dans la Lettre de Lord Chandos, en 1901: «Lorsque l’autre soir, sous un noyer, je trouve un arrosoir à moitié plein, oublié là par quelque jardinier, avec son eau assombrie par l’ombre de l’arbre et sillonnée d’un bord à l’autre par un insecte aquatique, tout cet assemblage de choses insignifiantes me communique si fort la
présence de l’infini qu’un frisson sacré me parcourt de la racine des cheveux à la base des talons, au point que je voudrais éclater en paroles dont je sais que, si je les trouvais, elles terrasseraient ces Chérubins auxquels je ne crois pas!»
Si ces moments surgissent toujours par surprise, leurs protagonistes y ont été
préparés par des conditions particulières: solitude, convalescence, période de doute ou d’angoisse, perte des repères habituels de leur quotidien… Concernant l’expérience elle-même, Hulin relève des caractéristiques communes récurrentes, qu’il résume ainsi, entre tous les témoignages: «Soudaineté, dépaysement radical, sensation d’être soustrait au cours normal du temps, certitude intuitive d’être entré en contact avec un Réel d’ordinaire caché, joie surabondante, sérénité, émerveillement.» Pour la théorie freudienne, ce sentiment, «d’essence régressive», s’assimile à une recherche de consolation: le sujet s’imagine que lui-même et le monde ne font qu’un, afin de se persuader que ce dernier ne saurait représenter une menace. Hulin objecte pourtant qu’aucun de ces récits ne parle d’une «confusion», mais plutôt de la révélation d’une interrelation profonde: «Un rapport mystérieux se révélait entre ces choses et moi», écrit par exemple J.C. Powys, tandis que le héros de Hofmansthal dit avoir perçu «une harmonie entre moi et l’univers entier». On assiste à une intensification de la conscience de soi et de la
présence aux choses, et non à leur effacement, établit Michel Hulin: «Bien plus qu’une mythique confusion entre le Moi et le non-Moi, c’est le sentiment d’une co-appartenance essentielle entre moi-même et l’univers ambiant qui se dégage.»
Un «afflux de félicité» impossible à réduire ou à expliquer
Mais ce qui pose surtout problème à ceux qui tentent de démystifier le «sentiment océanique», c’est ce surgissement, unanimement décrit, d’une «joie brute, massive, suffocante, indicible», cet «afflux de félicité en dehors de tout succès extérieur, social ou autre, en dehors même de toute découverte ou compréhension intellectuelle particulière». Freud la renvoie au «narcissisme primaire» de la petite enfance, ce qui, remarque Hulin, ne fait que déplacer le problème: d’où vient ce plaisir qui submerge le nourrisson? C’est là une interprétation qui «
présuppose ce qu’elle a la charge d’expliquer». Il souligne les difficultés de Freud – qu’il juge prisonnier d’une «conception mécaniste et réductrice du fonctionnement de la psyché» – à concevoir «l’idée d’une joie fondamentale, non réactive, non événementielle», qui ne soit pas d’une manière ou d’une autre la résolution d’une tension psychique. Cette incapacité, on la retrouve, portée à un degré presque comique, dans les observations qu’a laissées un autre médecin, Pierre Janet, au sujet d’une malade internée dans son service, à la Salpêtrière, au début du XXe siècle. Sujette à de fréquentes crises mystiques, cette femme manifeste alors une béatitude qui fait écrire à son médecin qu’il s’agit là d’une joie «incorrecte» ou «erronée», et même d’un fâcheux «gaspillage de forces»: il voit ces extases, résume Hulin, comme «des fêtes splendides que la pauvre malade se donne à elle-même alors qu’elle n’a en fait aucun succès particulier à célébrer». Or, peut-on dire qu’une joie est «juste» ou «fausse»? Elle est, point! Mais le médecin, ajoute-t-il, «n’accorde d’attention réelle qu’à l’affectivité en mouvement, celle qui
prépare l’action, l’accompagne, la module et la relance sans cesse en direction de nouveaux objets»; à ses yeux, «l’élaboration de la conduite humaine dans la durée l’emporte en intérêt et en valeur sur la jouissance confinée dans l’instant».
Michel Hulin conteste évidemment cette vision des choses.
A ses yeux, l’affectivité ne se greffe pas sur le rationnel: elle le précède. A la racine de toute discipline intellectuelle, fait-il valoir, même la plus carrée, la plus rigoureuse, il y a une préférence affective – ne serait-ce que celle qui nous fait préférer «l’ordonné au chaotique, le clair au confus, le complet à l’incomplet, le cohérent au contradictoire». Il précise: «Plus profondément, l’affectivité, avec son inévitable dimension de partialité, est au cœur même de l’acte de comprendre, en ce sens qu’une conscience parfaitement neutre et inaccessible à toute considération de valeurs se bornerait à laisser les choses dans l’état où elles se présentent à nous.» Et il conclut: «C’est sur le sol mouvant de la préférence affective que repose l’édifice entier de nos constructions théoriques dans toutes les provinces du savoir.» Or, si l’affectivité est première, cela signifie que certaines vérités ne peuvent être démontrées, mais seulement révélées.
(...)
Ce coup de force de la souffrance, explique-t-il, est dû au fait que l’être humain, en tant qu’organisme vivant luttant pour sa propre conservation, est sans cesse en train d’interpréter son environnement en termes de bienfaits et de dangers, d’agréments et de désagréments. C’est cela qui le projette dans la durée: un être qui resterait complètement indifférent à ce qui l’environne, qui ne se laisserait affecter par rien, ne vivrait plus dans le temps. C’est cela aussi qui rend possible l’existence du mal: même si on ne l’éprouve que fugitivement, le plaisir, dans son essence, est au contraire toujours quelque chose qui nous soustrait au passage du temps. Le surgissement de la vision mystique correspondrait alors à un moment où, pour toutes sortes de raisons, l’être humain abaisse sa garde, et cesse d’interpréter son environnement en termes de favorable/défavorable; l’épisode mystique «fait s’évanouir toutes les significations inscrites dans le paysage, tous les repères existentiels et tous les rôles
préfabriqués»; il «délivre le regard de ses œillères pragmatiques».